tiré d ‘un article de nouvelles clefs: sur Thierry Gaudin
Avoir un travail et gagner sa vie ainsi représente un idéal pour la plupart de nos contemporains, comme si travailler faisait partie de la nature humaine. Mais quand un prospectiviste visualise rationnellement l’avenir de nos sociétés, les scénarios concrets qui se dégagent sont assez différents…
« Défendre le travail de l’économie réelle contre la bulle de l’économie virtuelle », « Redonner au travail la place que le capital lui a pris », « Gagner la bataille du chômage pour donner du travail à tous », « Travailler plus pour gagner plus », « Empêcher la délocalisation du travail », « Intégrer les jeunes de banlieue en leur donnant du travail », « Permettre à chacun de s’épanouir par le travail »… Pas un seul parti politique qui ne fasse du travail la clé de voûte économique de son programme électoral. Et cette préoccupation est dans toutes les têtes. Mais, quand futurologues et prospectivistes se penchent rationnellement sur l’avenir de nos sociétés, quels nouveaux modèles de travailleur voient-ils se dégager, pour remplacer ceux de jadis – du « courageux mineur de fond » au « jeune cadre dynamique », en passant par « l’autogestionnaire syndiqué à la CFDT » ? Comment nos descendants travailleront-ils ? Nous sommes allés en parler avec Thierry Gaudin, polytechnicien et ingénieur des Mines, fondateur et animateur de Prospective 2100, le fameux cabinet qui, depuis plus de vingt ans réussit à dessiner notre avenir sous nos yeux. Il a replacé notre question au sein d’une vaste fresque historique, avant de poser des pronostics concrets assez surprenants.
Nouvelles Clés : Comment nos descendants travailleront-ils ?
Thierry Gaudin : Certes pas comme nous et surtout pas de la façon dont on nous a appris à le faire au XX° siècle ! Cela va peut-être vous surprendre, mais dans la plupart de nos simulations, nous voyons actuellement un grand nombre de gens évoluer vers :
- un retour à la campagne,
- travaillant à distance, comme la technologie le permet de plus en plus,
- disposant d’un revenu modeste,
- mais en même temps cultivant leur potager,
- retapant eux-mêmes leur maison,
- vivant de petits boulots informels,
- ou d’allocations diverses…
N.C. : Mais vous nous décrivez là de parfaits marginaux, des babas-cool dans leur état absolu, et pas du tout de jeunes entrepreneurs sarkozystes acharnés et gourmands !
T. G. : Le système médiatique et la société du spectacle ont beau tenter de nous persuader que ce sont des solutions passéistes et lamentables, le système d’enseignement a beau continuer à préparer les étudiants à occuper une petite case dans le gros organigramme d’une multinationale, l’avenir appartient bel et bien aux pluri-actifs, qui auront su acquérir des savoir-faire rudimentaires (travailler la terre, le bois, la pierre, refaire un toit, installer des panneaux solaires… aussi bien que manier un ordinateur et surfer sur le net). On retrouve là les idées du philosophe Ivan Illich, qui distinguait clairement systèmes hétéronomes et systèmes autonomes, et plaidait pour que l’on reconstruise des autonomies, ce qui veut dire être capable de vivre de ses propres productions, de se débrouiller dans la nature, etc.
N.C. : Ce sera la fin du salariat ?
T. G. : La prestation de service contre rémunération n’est pas destinée à s’évanouir demain, l’argent non plus ! Par contre, l’idée d’un salarié placé sous l’autorité d’un patron pendant huit heures par jour, l’organisation taylorienne du travail supposée faire le gros de l’emploi, tous ces modèles autour desquels on a construit nos lois sociales, sont en train de se dissoudre. En Occident, le gros de la « force de travail » n’est déjà plus dans cette configuration, excepté dans la fonction publique (en pleine diminution) et dans l’artisanat et le petit commerce. Là, on pourra encore trouver une certaine stabilité en termes d’emploi ou d’horaires, mais ce ne sera pas forcément à temps plein. Le modèle des 35 heures et du travail posté est aujourd’hui dépassé. Avec un casse-tête à la clé, on le sait bien : comment financer les systèmes sociaux (sécurité sociale, retraites, chômage…) ? La simplification des processus administratifs (le vrai rêve du patronat) serait déjà un premier pas, surtout si, comme on le voit, le nombre des petites unités de moins de dix personnes augmente.
LA CROISSANCE NE CRÉE PAS D’EMPLOI
N.C. : L’économiste marocain Hassan Zaoual fait remarquer que si l’on s’en tient aux théories économiques en vigueur, qui ne tiennent pas compte du grouillement des « économies informelles », la moitié de l’humanité ne devrait pas être en vie. Selon lui, nous ne sommes pas des homo economicus mais des homo situs, des êtres « situés », un site n’étant pas seulement un lieu, mais aussi une boîte noire de croyances, de mythes, de conceptions non explicites, et une boîte à outils pleine de savoir-faire. La majorité de l’humanité se débrouille avec de tout petits boulots. Et vous nous dites que c’est l’avenir plutôt que le passé ?
T. G. : Il faut cesser de croire aux informations officielles, qui disent par exemple que la croissance crée des emplois. C’est faux ! La transformation actuelle du système technique nous fait passer de la civilisation industrielle à la civilisation cognitive. Or une transformation technique se déroule toujours en deux temps : d’abord, on produit des objets qui facilitent la vie (l’ordinateur, le portable), puis on a une crise de l’emploi parce que la productivité augmente alors que la demande reste stagnante. C’est la crise de jeunesse, comme en 1848 pour l’industrialisation. La réponse de la classe dirigeante est généralement de lancer de grands programmes structurants d’investissements, et d’encadrer les jeunes. Aujourd’hui, on le voit avec la crise de l’immobilier américain, la réponse consiste à créer de la monnaie, dans un système financier international déjà fortement surévalué. Difficile de dire combien de temps les banques centrales vont pouvoir le maintenir sous perfusion – créant ex-nihilo l’été dernier deux cent milliards de dollars en un week-end ! Résultat à prévoir : inflation, appauvrissement général, mais pas plus d’emplois. Nous avons toujours pensé que la période critique se situe entre 2010 et 2020. Il est possible que les Systèmes d’Échanges Locaux, c’est-à-dire les monnaies libres, une fois sur internet et étendus aux entreprises comme cela commence à se faire, représentent une alternative à ces grandes monnaies officielles, qui ont tendance à devenir de plus en plus de la fausse monnaie (cf. article Noubel, page xx). Il y a là des éléments structurants, qui vont se mettre en place en même temps que ce retour, dont je parlais, vers la campagne et des systèmes plus autonomes et locaux.
N.C. : Vous croyez vraiment que les villes vont se vider, alors qu’elles se remplissent de plus en plus, au niveau planétaire en tout cas ?
T. G. : Nous venons, en effet, de passer le cap de la moitié de l’espèce humaine urbanisée, et l’on sait que le gros de la dépense énergétique (70 à 80%) est le fait des villes. Mais qu’est-ce que cela veut dire exactement ? Rapportée au nombre d’habitants, cette dépense est très inégale. Certaines villes, comme Houston ou Los Angeles, consomment énormément, d’autres, comme Hong Kong, très peu. De plus, on assiste à une évolution qui tend à réintroduire la nature dans la ville. Il est possible d’imaginer une adaptation urbaine, ou rurbaine, du style de vie dont je parle, plus autonome et pluri-active. Beaucoup de citadins sont déjà pluri-actifs. Enfin, il faut insister sur un point crucial : les nouveaux systèmes de communication, qui permettent par exemple le travail à distance, n’ont pas encore produit leurs effets sur la structuration des territoires et sur la répartition entre ville et campagne. Ces conséquences vont se faire sentir dans la prochaine décennie : les gens vont faire d’autres choix sur la manière d’équilibrer leur vie, comme on commence à le voir de façon encore très discrète. Cela n’a rien de spectaculaire, ce sont des petites décisions élémentaires, mais le phénomène est appelé à s’amplifier – la technologie y contribue.
… a suivre
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